Face à l’horreur …ouvrons nos livres d’Histoire

un texte de mon frère Bernard

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Jeudi 12 novembre, 7 heures du soir. Nous déambulons dans le bas des Champs Elysées avec deux bons amis. Temps sec et doux pour la saison. Nous parlons de choses et d’autres. Je dis à mes amis : « Et si, ce soir, Daech débarquait à Paris, que ferions-nous ? » Silence embarrassé. Pas de réponse.

Le lendemain, c’est le vendredi 13. Nous sommes au lit assez tôt. Catherine me dit : je crois qu’il se passe quelque chose à Paris. J’écoute BFM. Tu parles ! quelque chose ! Nous sommes incrédules, assommés par ce déversoir de sang, de bruit, de fureur. Le lendemain, comme tout le monde, nous sommes profondément atteints, abattus par ce massacre fou.

L’émotion a été tant de fois décrite, magnifiée, racontée, filmée toute cette semaine – à juste titre. Je ne vais pas en rajouter. Disons simplement que deux de nos connaissances ont été blessées dans les rues de Paris. La belle fille d’un de mes très bons amis est décédée. Près de 10.000 foyers parisiens ont été atteints, de près ou de loin, par cette folie.

Mais ce n’est pas sur le terrain du témoignage que je me lance. Je voudrais partager avec vous quelques histoires qui font l’Histoire. Car Daech, ce n’est pas du tout nouveau. Dès janvier, ces terroristes m’ont rappelé quelques souvenirs, bien enfouis au fond de ma mémoire.

Premier souvenir : le Vieux sur la Montagne. Non, ce n’est pas un conte pour enfant. C’est terrible. Nous sommes en plein XIIème siècle. L’élan de la première croisade s’étiole. Les nobles, venus de l’occident brutal et grossier, avec, à leur tête, Richard Coeur de Lion, ont pris goût au raffinement des cours d’Orient. A Antioche, deux nobles sont assassinés un soir, en pleine rue, à coup de poignard. Une des victimes est Conrad de Montferrand, désigné par ses pairs pour succéder à la lignée des Baudouin, rois de Jérusalem. Les meurtriers non plus ne sont pas des inconnus. Ils appartiennent à une secte connue, les Assassins (mot qui vient de Hashashin, littéralement mangeurs d’herbe. Cette étymologie fait dire à Régine Pernoud, la grande historienne du Moyen-Âge aujourd’hui disparue, que la drogue et le meurtre ont toujours été liés.

Pourquoi cet assassinat ? Oh, pas pour des causes grandioses. Conrad s’est tout simplement emparé d’une galère chargée de biens précieux, destinés au chef de la secte des assassins, qui se fait appeler ‘le Vieux sur la Montagne’.

Quelques temps plus tard, deux nobles croisés montent sur la montagne pour voir ‘le Vieux’. Celui-ci les accueille courtoisement. En marchant le long des remparts, le Vieux ordonne à deux de ses gardes de sauter dans le vide. Les deux hommes s’exécutent aussitôt et tombent, morts. Le vieux voulait simplement montrer à ses interlocuteurs tout son pouvoir. La secte utilisait le meurtre comme instrument politique. Leur volonté de se sacrifier rend les attaques des « fedayin » très déroutantes. Leur mission est de semer la peur parmi leurs ennemis. La seule force efficace contre les Assassins était les Templiers : la mort – et en particulier la mort du grand Maître – ne les effrayait pas. Les assassins savaient que cela ne servait à rien de tuer le grand Maître. Il serait remplacé le jour même.

Notons d’ailleurs que les Assassins en voulaient beaucoup plus aux dignitaires musulmans de la région qu’aux croisés chrétiens. Tout ça parce que les musulmans du Moyen Orient ne suivaient pas les préceptes de l’Islam tels qu’ils les comprenaient.

Le Vieux sur la Montagne, c’est le Calife auto proclamé de Daech. Les Assassins, c’est Daech.

Deuxième souvenir : les Amoravides et les Almohades. Deux siècles plus tôt, au Maroc, L’ensemble du Maghreb et la totalité de l’Espagne est sous domination arabe. En Andalousie, une civilisation brillante se développe, relativement tolérante pour les chrétiens comme pour les juifs. Abou Al Kasim est un chirurgien de grande renommée, bien au-delà du monde musulman. Plus tard, Averroes, théologien, médecin et philosophe permettra à l’occident de connaître Aristote, qu’il commente et traduit.

Pendant ce temps, dans l’atlas marocain, un chef de tribu, associé à un iman, lève une toute petite armée, qui mettra plusieurs années à s’imposer dans la région. Ils finissent par conquérir Marrakech puis l’ensemble du Maroc, des rives de l’Atlantique jusqu’en Tripolitaine. L’Espagne, peu à peu, tombe. Cordoue et sa région sombrent dans le chaos en 1031. Au Maroc, Fes se révolte contre ses nouveaux maîtres. La ville fait l’objet d’un effroyable massacre. L’historien andalou El-Bekri note à propos de ces sauvages : « Ils sont d’une intrépidité qui n’appartient qu’à eux seuls et se laissent tuer plutôt que de fuir. On ne se rappelle pas les avoir vu reculer devant l’ennemi… » (Noté par Philippe Conrad, Clio, 2002) Cette invasion de l’Espagne s’est faite, souvent, à la demande des Califes locaux, impuissants face à la pression des croisés chrétiens qui venaient des Pyrénées reconquérir l’Espagne.

Quelques 60 ans plus tard, bis répétita : un chef de tribu, un iman autoproclamé, et à nous la conquête du monde… Ce sont les Almohades qui envahissent le Maroc et l’Espagne.

Bon an mal an, Almoravides et Almohades ont retardé la reconquista espagnole de près d’un siècle. Grenade ne tombera qu’en 1492

Almohades et Almoravides, c’est Daech

 

Pourquoi cette tentation de la violence, dans les pays musulmans – et l’avorton monstrueux de la violence, la terreur aveugle ?

Certes le catholicisme a bien connu des heures sombres, de la prise de Jérusalem par la première croisade en 1099 – cette conquête des Lieux Saints a été une boucherie sans nom, le sang des musulmans et des juifs coulant en ruisseau au milieu des rues. Autre monstruosité catholique : le célèbre « tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » de Simon de Montfort devant Béziers. Après le massacre de tous ses habitants, toutes les villes du Languedoc se sont rendues. Autre invention sordide : l’inquisition, avec comme ambition d’extirper toute pensée déviantes des populations. Heures sombres encore que ce siècle de massacre des guerres de religions. Mais le christianisme n’a pas suscité d’ordre politique basé sur la terreur systématique. Les Templiers constituent un cas intéressant, respectés de leurs ennemis, courageux jusqu’à la mort. Mais ils n’avaient pas vocation totalitaire auprès des populations. Ils ne tuaient qu’en cas de besoin, ne refusant pas la mort, mais ne la cherchant pas non plus. Et la disparition des Templiers est peut-être due, en partie, à leur puissance militaire. Les rois, Philippe le Bel en tête, ne pouvait pas supporter une telle concurrence politique.

Alors, pourquoi l’islam, et pourquoi l’islam au XXIème siècle ? Pourquoi Daesh ?

Je crois que les commentateurs qui dissocient l’islam (religion) de l’islamisme (intégriste) et son avorton monstrueux, Daesh) essayent d’exorciser le mal à peu de frais. De même que la religion catholique fait le lit intellectuel, spirituel, de l’intégrisme chrétien, de même le salafisme est issu de la religion musulmane. La Bible est interprétée par le fondamen-talistes pentecôtistes. La Torah sert de substrat spirituel aux intégristes juifs, qui vont jusqu’à prendre les armes pour tuer. Dans l’Histoire, les Almoravides sont musulmans. Daesh se réfère exclusivement au Coran.

Toute religion nourrit sa propre violence.

Non, dire que l’islamisme est un fondamentalisme qui n’a rien à voir avec l’Islam, c’est un mensonge. C’est se mettre la tête dans le sable. L’islam n’évitera pas une réflexion théologique sur sa foi, ses croyances, son clergé – incroyablement léger et peu structuré, peu contrôlé, au moins pour sa branche sunnite, majoritaire à 80%

Pour mieux comprendre, j’en appelle à Régis Debray, ex gauchiste, ex sherpa de Mitterand, Philosophe, et décorticeur de la religion catholique, en tant que formidable machine de communication :

« Le triomphe du christianisme [des origines] va permettre un triple déverrouillage : celui de l’individu face à la communauté ; celui de la place des femmes face à la domination masculine ; celui du rôle de la représentation humaine dans la pensée et l’art occidental » (in Sciences Humaines, 11/05/2012)

Il me semble que ces trois points, qui fondent la religion catholique (et protestante, du fait de l’expansion de l’imprimerie) méritent d’être débattus, réfléchis, par l’islam :

L’individu face à la communauté : il me semble que le rapport exclusif avec Dieu, dans l’islam, occulte tout effort de communion trinitaire, Père, Fils, Esprit. Communion qui renvoie au lien de Dieu et de l’homme, par le biais de l’Eglise… Dans l’Islam, cette relation spirituelle exclusive, sans compassion, ni pardon, ouvre la porte à tous les intégrismes.

La place des femmes face à la domination masculine : le mieux connu de la non-modernité de l’islam, qui pose problème, en particulier sous l’angle de la laïcité.

Le rôle de l’image dans la pensée et l’art occidental : le plus ‘neutre’ peut-être des points soulevés par R. Debray.

 

Voilà. J’arrive au bout de ce que j’avais en tête et sur le cœur. La suite ne m’appartient plus. Tout ce que je sais, tout ce que l’Histoire m’a appris, c’est que le terrorisme est un cancer. Les années qui viennent vont être cruelles, sanglantes. Pour paraphraser Churchill, je ne vous promets que du sang et des larmes. Daech ne cèdera pas comme cela. Il y aura toujours une poignée d’endoctrinés, soutenus par leur famille, leurs amis. L’ETA au pays basque a mis plus de 40 ans à accepter de négocier. Idem pour l’Irlande du nord. Et les combattants de Daesh se réfugieront dans les tunnels, loin des bombes, avec la population civile comme bouclier humain. Nous en avons pour 5 ou 10 ans.

De même, la réflexion nécessaire de l’Islam sur lui-même prendra des années – ne serait-ce pour se décider à créer une instance commune, ayant autorité. Un ONU musulman ?

Bernard Gendrin 20 novembre 2015

Un commentaire sur “Face à l’horreur …ouvrons nos livres d’Histoire

  1. Bonjour Bernard (et les autres),
    Ton texte m’a attiré par son titre et m’a intéressé; il me parait utile ces temps-ci de faire appel à l’histoire et tu le fais bien. « Toute religion nourrit sa propre violence »… il me semble important de le rappeler non pour excuser mais pour éviter les anathèmes de ceux qui répètent à tout va « l’Islam est par essence une religion violente ». Par contre dans les conclusions on peut imaginer que les musulmans fassent évoluer leur religion mais je pense encore plus intéressant la trajectoire de certains qui abandonnent la religion tout en gardant leur culture et ses valeurs humanistes… A chacun son truc.
    Quant à imaginer que le christianisme a déverrouillé « la place des femmes face à la domination masculine » oups! Je ne sais la réalité des communautés chrétiennes « des origines » , mais si c’était vrai, cela ne transparaît pas dans mon vécu ou alors « Chassez le naturel (des cultures machos) il revient au galop ». Le souvenir de ma frustration étant jeune de ne pas pouvoir être enfant de chœur n’en est qu’une toute petite illustration … »la non-modernité de l’islam, qui pose problème » sur la question de la place des femmes est à mes yeux un lieu commun. J’ai fréquenté au Mali des femmes musulmanes très émancipées. Ok c’était il y a 40 ans et l’argent des saoudiens ne faisait que commencer à affluer. Je maudis comme Daniel que le pétrole ait enrichi à ce point le wahhabisme…

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